Les divinités hindoues et le yoga : comprendre leur histoire et leur symbolique

Ganesh à tête d’éléphant, Shiva plongé dans la méditation, Krishna et sa flûte, Kali et son apparence saisissante, Hanuman au visage de singe…

Ces figures sont aujourd’hui familières dans l’univers du yoga. On les retrouve dans les temples en Inde, bien sûr, mais aussi dans les textes, les mantras, les récits traditionnels et parfois dans les studios de yoga occidentaux.

Mais qui sont réellement ces divinités ? Pourquoi sont-elles si nombreuses ? Les hindous croient-ils en plusieurs dieux ? Et surtout, quel est véritablement leur lien avec le yoga ?

Pour répondre à ces questions, il faut revenir aux racines indiennes du yoga et comprendre un peu mieux l’immense tradition dans laquelle il s’est développé.

L’hindouisme : une tradition immense et plurielle

Parler de « l’hindouisme » comme s’il s’agissait d’une religion parfaitement uniforme serait trompeur.

Il n’existe ni fondateur unique de l’hindouisme, ni autorité centrale, ni profession de foi commune à tous les hindous. Il s’agit plutôt d’un ensemble extrêmement ancien et diversifié de traditions religieuses, philosophiques, rituelles et culturelles développées en Inde au fil des siècles.

Les Veda, les Upanishad, les grandes épopées comme le Mahābhārata, qui contient la Bhagavad Gītā, et le Rāmāyaṇa, mais aussi les Purāṇa et de nombreux autres textes ont façonné cette histoire.

On y retrouve des notions devenues fondamentales dans la pensée indienne : dharma, karma, saṃsāra, mokṣa, mais également différentes conceptions de la méditation, de la dévotion et du yoga.

Il existe aussi de grandes traditions dévotionnelles. Certaines accordent une place centrale à Shiva, d’autres à Vishnu et à ses avatars, notamment Krishna, d’autres encore à la Déesse sous ses nombreuses formes.

Cette diversité est essentielle pour comprendre les divinités hindoues.

Un dieu ou plusieurs dieux ?

C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes lorsque l’on découvre l’hindouisme.

De l’extérieur, il peut sembler simplement polythéiste. Ganesh, Shiva, Vishnu, Krishna, Lakshmi, Saraswati, Kali, Durga et beaucoup d’autres divinités y sont vénérées.

La réalité est beaucoup plus subtile.

Selon les traditions et les écoles philosophiques, ces divinités peuvent être comprises de différentes manières. Elles peuvent être considérées comme des divinités personnelles, comme différentes manifestations du divin ou comme des formes privilégiées à travers lesquelles entrer en relation avec une réalité ultime.

Il n’existe donc pas une seule réponse hindoue à la question : « Combien y a-t-il de dieux ? »

Une personne peut, par exemple, entretenir une relation dévotionnelle particulièrement forte avec Shiva ou Krishna sans nécessairement nier les autres formes du divin.

Cette pluralité fait partie de la richesse de l’hindouisme.

Brahman et Brahmā, deux choses différentes

Une petite distinction est importante.

Brahman désigne, dans plusieurs courants philosophiques hindous et notamment dans les traditions du Vedānta, la réalité ultime, absolue.

Brahmā, avec un « ā » final, est quant à lui une divinité traditionnellement associée à la création.

Les deux mots se ressemblent, mais ils ne désignent donc pas la même chose.

Et le yoga dans tout cela ?

Le yoga est né et s’est développé dans le monde religieux et philosophique de l’Inde ancienne. Mais là encore, il faut éviter les raccourcis.

Il n’existe pas un seul yoga.

Au fil des siècles, différentes traditions ont développé leurs propres conceptions du yoga, de la méditation, du corps, de la conscience, de l’action et de la libération.

Dans le yoga classique associé aux Yoga Sūtra de Patañjali, la pratique ne se résume absolument pas aux postures. Les āsana ne constituent qu’un aspect d’un chemin beaucoup plus vaste.

La Bhagavad Gītā parle elle aussi de yoga, mais d’une manière qui peut surprendre un pratiquant contemporain. Elle développe notamment différentes voies liées à l’action, à la connaissance, à la méditation et à la dévotion.

Le yoga que nous connaissons aujourd’hui en Occident, très centré sur les āsana, le mouvement et le corps, ne représente donc qu’une partie d’une histoire beaucoup plus vaste.

Pratiquer le yoga aujourd’hui n’oblige évidemment pas à adhérer à une croyance religieuse.

En revanche, connaître ses racines permet de comprendre pourquoi certaines divinités, certains récits et certaines philosophies apparaissent lorsque l’on approfondit la pratique.

GANESH : celui qui ouvre le chemin

Reconnaissable à sa tête d’éléphant, Ganesh, ou Ganesha, est probablement l’une des divinités hindoues les plus facilement identifiables.

Fils de Shiva et Parvati dans les récits les plus connus, il est traditionnellement associé à la sagesse, à l’intelligence et à la levée des obstacles.

C’est pourquoi Ganesh est souvent invoqué avant d’entreprendre quelque chose : un voyage, une cérémonie, un apprentissage ou une nouvelle étape.

Son iconographie est particulièrement riche. Sa tête d’éléphant est notamment associée à la sagesse et à l’intelligence. Sa monture est pourtant un animal minuscule en comparaison : une souris ou un rat.

Ganesh entretient également un lien important avec le savoir. Une tradition célèbre le présente comme le scribe qui écrit le Mahābhārata sous la dictée du sage Vyāsa.

Dans le yoga, Ganesh peut nous rappeler que les obstacles font partie du chemin. Il évoque la capacité à avancer avec sagesse et confiance plutôt qu’à vouloir systématiquement lutter contre ce qui se présente.

KALI : la transformation

Kali est probablement l’une des divinités qui déroute le plus lorsque l’on découvre l’iconographie hindoue.

Peau sombre, langue tirée, armes, crânes, apparence féroce… Rien chez elle ne correspond à notre représentation occidentale habituelle d’une divinité protectrice.

Et pourtant, Kali n’incarne pas simplement le mal ou la violence.

Elle appartient aux grandes traditions de la Déesse et représente notamment une puissance capable de détruire ce qui doit l’être : l’illusion, l’ignorance, les forces destructrices et les attachements.

Son nom est associé à kāla, le temps. Kali nous confronte ainsi à une réalité fondamentale : tout change, tout se transforme et tout ce qui naît finit par disparaître.

Mais la destruction peut également permettre le renouvellement.

Dans le yoga, elle peut évoquer ce que toute pratique profonde finit par nous demander : regarder ce à quoi nous nous accrochons et accepter que certaines choses puissent être transformées.

SHIVA : la conscience, la méditation et la transformation

Shiva entretient probablement l’un des liens les plus immédiatement reconnaissables avec l’univers du yoga.

Il est représenté sous de nombreuses formes : ascète, yogi méditant, maître de la transformation, père de famille aux côtés de Parvati, ou encore Nataraja, le Seigneur de la danse.

Cette dernière représentation est particulièrement puissante.

Shiva danse au cœur d’un cercle de flammes. La création et la destruction, l’apparition et la disparition, l’immobilité et le mouvement appartiennent au même cycle.

À l’inverse, Shiva peut être représenté dans une immobilité absolue, plongé dans la méditation.

Ce contraste résume quelque chose de très présent dans le yoga : trouver l’immobilité au cœur du mouvement.

Dans le yoga, Shiva est profondément associé à l’ascèse et à la méditation dans de nombreuses traditions. Il évoque cette capacité à observer ce qui se produit, les sensations, les pensées, les émotions et le mouvement, sans nécessairement se confondre avec eux.

KRISHNA : agir sans s’attacher au résultat

Krishna est l’une des grandes figures du vaishnavisme. Il est traditionnellement considéré comme un avatar de Vishnu, tout en étant vénéré comme la divinité suprême elle-même dans certaines traditions.

On le reconnaît souvent à sa flûte.

Mais pour comprendre son lien avec le yoga, il faut surtout se tourner vers la Bhagavad Gītā.

Au début du texte, le guerrier Arjuna se retrouve sur un champ de bataille face à des membres de sa propre famille, ses maîtres et ses proches. Incapable d’agir, il se tourne vers Krishna, son conducteur de char.

S’ouvre alors un immense dialogue philosophique.

Krishna lui parle du dharma, de l’action, de la connaissance, de la méditation, de la dévotion et de la nature du soi.

L’un des enseignements les plus célèbres concerne notre rapport à l’action : agir pleinement sans faire du résultat de cette action notre unique préoccupation.

C’est une dimension fondamentale du karma yoga.

Dans le yoga, cet enseignement dépasse largement le tapis. Il invite à agir avec présence et engagement sans chercher constamment à contrôler ce que notre action produira.

LAKSHMI : l’abondance et la prospérité

Lakshmi est la déesse de la prospérité, de la fortune, de la beauté et de l’abondance.

Elle est fréquemment représentée assise ou debout sur un lotus, fleur qui pousse dans la boue tout en s’élevant au-dessus de l’eau.

Mais réduire Lakshmi à une simple « déesse de l’argent » serait très réducteur.

La prospérité qu’elle représente peut être matérielle, mais elle renvoie également à une idée plus vaste d’épanouissement, de beauté, d’harmonie et de fécondité.

Elle est la parèdre de Vishnu et occupe une place majeure dans les traditions hindoues.

Dans le yoga, Lakshmi peut inviter à déplacer notre regard sur l’abondance. Il ne s’agit pas nécessairement de posséder davantage, mais aussi de reconnaître et de cultiver ce qui est déjà présent.

SARASWATI : la connaissance, la parole et les arts

Saraswati est associée à la connaissance, à l’apprentissage, à la parole, à la musique et aux arts.

Elle est souvent représentée avec la vīṇā, un instrument à cordes indien, ainsi qu’avec des livres ou des manuscrits.

Sa présence rappelle quelque chose d’essentiel : dans les traditions indiennes, la transmission de la connaissance occupe une place fondamentale.

Apprendre, étudier, écouter, réciter, questionner et transmettre peuvent faire partie du chemin.

Cela nous ramène également à une notion importante du yoga de Patañjali : svādhyāya, que l’on traduit notamment par étude de soi, étude ou récitation des textes. Svādhyāya figure parmi les cinq niyama.

Dans le yoga, Saraswati rappelle ainsi qu’une pratique ne se limite pas à reproduire des formes avec le corps. Elle peut également devenir une démarche de compréhension, de curiosité et d’étude.

HANUMAN : la force du cœur

Hanuman appartient au Rāmāyaṇa, l’une des grandes épopées de l’Inde.

Reconnaissable à son visage de singe, il est le fidèle compagnon de Rama.

Hanuman possède une force extraordinaire. Il accomplit des exploits impossibles, franchit des distances immenses et affronte des dangers considérables.

Mais ce qui le définit n’est pas seulement sa puissance.

C’est ce à quoi cette puissance est consacrée.

Hanuman représente la dévotion, bhakti, mais aussi la loyauté, le courage, l’humilité et le service. Sa force n’est pas tournée vers la glorification de lui-même. Elle est mise au service de quelque chose qui le dépasse.

Dans le yoga, Hanuman offre une très belle réflexion sur la force. Être puissant ne signifie pas nécessairement dominer. La force peut être accompagnée d’humilité, de confiance, de fidélité et de cœur.

Des divinités, mais pas de simples symboles

C’est probablement le point le plus important à retenir.

Pour nous, pratiquants occidentaux, il peut être tentant de transformer immédiatement chaque divinité en concept psychologique.

Ganesh représenterait les obstacles. Kali le lâcher prise. Shiva la méditation. Lakshmi l’abondance. Hanuman le courage.

Ces lectures peuvent être inspirantes et permettent d’établir des ponts avec notre pratique.

Mais elles ne racontent qu’une toute petite partie de leur histoire.

Pour des millions de personnes, ces figures ne sont pas simplement des archétypes, des métaphores ou de jolies statues que l’on place dans un studio de yoga. Elles appartiennent à des traditions religieuses vivantes, avec des temples, des rituels, des fêtes, des prières, des textes et des pratiques dévotionnelles.

Les connaître permet donc aussi de pratiquer le yoga avec davantage de curiosité et de respect pour les cultures et les traditions dont il est issu.

Faut-il croire aux divinités pour pratiquer le yoga ?

Non.

Le yoga contemporain peut parfaitement être pratiqué comme une discipline corporelle, respiratoire, méditative ou philosophique sans adhérer à l’hindouisme.

Mais affirmer que le yoga et l’hindouisme n’ont aucun rapport serait historiquement tout aussi inexact.

Le yoga s’est développé en Inde au contact de différentes traditions religieuses et philosophiques, notamment hindoues, bouddhistes et jaïnes. Ses conceptions ont considérablement évolué selon les époques, les textes et les écoles.

Comprendre cette histoire ne retire rien à notre pratique moderne.

Au contraire.

Cela permet de savoir d’où viennent certains mots que nous employons, les textes que nous citons, les mantras que nous chantons et les images qui nous entourent.

Et peut-être de regarder différemment Ganesh, Kali, Shiva, Krishna, Lakshmi, Saraswati ou Hanuman la prochaine fois que nous les croiserons.

Pour aller plus loin

Pour découvrir ces traditions à travers leurs textes, on peut notamment se tourner vers la Bhagavad Gītā, le Rāmāyaṇa, les Upanishad, les Yoga Sūtra de Patañjali et le Mahābhārata.

Pour des ressources universitaires et muséales accessibles, la Stanford Encyclopedia of Philosophy permet d’approfondir les philosophies indiennes, tandis que les collections du Metropolitan Museum of Art offrent de très belles ressources autour de l’iconographie et de l’art religieux de l’Inde.

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